Le conflit en Iran vient fragiliser un environnement économique mondial jusqu'alors porteur. La fermeture quasi-totale du détroit d'Ormuz, par lequel transite en temps normal près de 20% du pétrole et du GNL mondiaux, a fortement perturbé les flux énergétiques et provoqué une envolée des prix de l'énergie : le pétrole a progressé d'environ 40%, le gaz naturel européen de 70% et le gaz naturel asiatique de 80%. La trajectoire de l'économie mondiale dépendra avant tout de la durée du choc. Une réouverture du détroit dans les prochaines semaines se traduirait par un ralentissement modéré de la croissance et une poussée inflationniste temporaire. À défaut, le choc stagflationniste serait plus sévère.
Notre département de conseil géopolitique, le Lazard Geopolitical Advisory Group, identifie quatre scénarios possibles pour les prochaines semaines, le deuxième étant jugé le plus probable :
En tant qu'importatrice net d'énergie, la zone euro est particulièrement exposée au choc énergétique, mais davantage via la hausse des prix que via un risque d'approvisionnement, les exportations des pays du Golfe étant surtout destinées à l'Asie. Comme l'a rappelé Christine Lagarde dans un discours du 25 mars, plusieurs facteurs laissent espérer que la transmission des hausses de prix à l’économie sera moins forte qu'en 2022 : le choc gazier est jusqu'ici plus limité, les pénuries de main-d'œuvre résorbées, l'inflation de départ plus basse (2% contre 5%) et les politiques macroéconomiques moins accommodantes.
Cela dit, les simulations effectuées par les services de la BCE montrent que l'impact pourrait tout de même être significatif. Le scénario central retient un prix moyen du pétrole sur le T2 à 90 dollars le baril et un prix du gaz à 50 EUR/MWh, avant une normalisation rapide. Dans cette hypothèse, la croissance 2026 est abaissée de +1,2% à +0,9%, sans trimestre négatif, et l'inflation relevée de +1,9% à +2,6%. Par ailleurs, la BCE a publié deux scénarios alternatifs envisageant une crise plus dure et plus longue, avec des pics de prix de l'énergie plus élevés et une normalisation plus progressive. Dans le scénario le plus adverse, la croissance 2026 tomberait à +0,4%, avec deux trimestres de contraction, tandis que l'inflation culminerait à +6,3% sur un an.
Pour l'instant, les investisseurs se sont surtout focalisés sur l'impact inflationniste du choc énergétique, au point d’anticiper trois hausses de taux directeurs sur le reste de l'année. Ces anticipations d’un durcissement très agressif de la politique monétaire semblent toutefois excessives au regard des incertitudes sur la durée des perturbations et de leurs effets récessifs. Les publications pour le mois de mars montrent un premier impact négatif dans les enquêtes : la confiance des consommateurs a marqué le pas et le PMI a enregistré un net repli, tout en restant en territoire d’expansion.
Les États-Unis sont exportateurs nets d'énergie mais cela ne les protège pas pour autant de l’envolée du pétrole : depuis le début des hostilités, le prix moyen de l'essence a bondi de près de 30% et celui du diesel de 45%. Le marché du pétrole est en effet très intégré et le prix du baril représente une part plus importante des prix à la pompe qu'en Europe, ce qui se traduit par une transmission plus forte et plus rapide aux consommateurs. En revanche, le prix de référence du gaz américain (Henry Hub) est assez stable, ce marché étant plus fragmenté que celui du pétrole et bénéficiant d'une production domestique abondante.
Lors de sa conférence de presse du 19 mars, Jerome Powell a expliqué qu'il était encore trop tôt pour mesurer les conséquences du choc énergétique sur l’économie américaine. Dans l’hypothèse d’un reflux rapide des prix de l’énergie, les prévisionnistes voient une croissance qui resterait un peu en-dessous de 2% à partir du deuxième trimestre, un pic de l'inflation au printemps à près de 4,0%, et une hausse du taux de chômage à 4,6% en fin d’année. Pour l’instant, la Fed conserve dans ses prévisions une baisse du taux directeur cette année, alors que le marché n’en anticipe plus aucune, contre deux à trois attendues avant la guerre.
La dégradation des enquêtes de sentiment au mois de mars suggère un premier impact du choc énergétique, avec des effets pour l'instant plus prononcés du côté des ménages que des entreprises. Les données quotidiennes de Morning Consult montrent en effet une baisse assez notable de la confiance des consommateurs, tandis que le PMI américain ne recule que modestement, passant de 51,9 à 51,4. Par ailleurs, les demandes hebdomadaires d'allocation chômage restaient encore très basses à la mi-mars, ce qui est rassurant pour le marché du travail après le mauvais rapport sur l'emploi de février.