Depuis la révolution industrielle, les émissions de CO2 ont été multipliées par dix. Ces émissions sont principalement liées à l’utilisation de combustibles fossiles et à l’industrie (90%). Ces combustibles fossiles nous ont permis d’avoir de l’énergie en grande quantité, et donc d’augmenter la production, ce qui a engendré le développement économique que nous avons connu. Face à la nécessité de réduire nos émissions de CO2, deux solutions sont envisa-geables : d’une part consommer moins d’énergie et accepter un développement économique plus faible, d’autre part décarboner la production d’énergie. On comprend donc pourquoi la transition énergétique et industrielle vers des procédés bas carbone est vitale.

 

Cette transition peut et doit se faire d’abord par une optimisation des procédés, permettant de gagner en efficacité et donc de consommer moins d’énergie. Par ailleurs, un second levier consiste à produire de l’électricité bas carbone et d’électrifier tous les usages qui peuvent l’être. Mais cela ne sera pas suffisant. Que faire des émissions incompressibles ? Le captage du carbone apparaît comme une solution supplémentaire pour supprimer ces émissions résiduelles.


Quelles sont les technologies de captage à notre disposition ?

Quels acteurs apparaissent, et avec quel modèle économique ?

 

Le rôle du captage et du stockage du carbone dans la transition énergétique

 

Le captage du carbone, que ce soit en sortie d’usine ou directement dans l’air, est nécessaire pour atteindre les objectifs de réduction des émissions de CO2 anthropiques dans un scénario Net Zero 2050.
Le scénario de référence qu’est le Plan Net Zéro de l’AIE repose sur cette technique, qui permettrait de réduire de près de 8 % les émissions cumulées jusqu’en 2050. On la retrouve aussi dans le scénario Net Zero BloombergNEF, où il représenterait plus de 16% des émissions évitées. Le GIEC, lui, met en avant l’importance du captage à la source mais aussi de l’élimination de carbone dans l’air.

L’importance accordée à cette technique est croissante, du fait de l’augmentation continue des émissions mondiales, qui n’ont toujours pas atteint un maximum. Plus le temps passe, plus le besoin de retirer du carbone dans l’atmosphère augmente. À moyen terme, cela permettra de compenser les émissions résiduelles des secteurs difficilement décarbonables, et à long terme, cela permettra de réaliser des émissions nettes négatives, pour renverser la tendance. Dans son dernier rapport de synthèse de 2023, le GIEC mentionne que l’élimination du carbone dans l’air est nécessaire dans tous les scénarios qui limitent l’augmentation de la température à +2°C.
 

Les techniques de captage, de transport et de stockage.

 

En quoi consiste la technique dite « CCUS » (pour Captage du Carbone, Utilisation ou Stockage), parfois simplement appelée « CCS » ?On peut séparer les techniques de captage entre celles qui permettent de capter le CO2 à la source, avant qu’il soit émis dans l’atmosphère et donc de réduire les émissions du secteur émetteur, et celles qui permettent de capter du carbone dans l’air et qui sont donc des méthodes dites à émissions négatives, ou d’élimination de carbone. On entend souvent parler en anglais de « CDR » pour « Carbon Direct Removals ».

Le captage à la source puis le stockage – une méthode de réduction des émissions

 

Le captage à la source est réalisé dans des secteurs très émetteurs comme les centrales électriques au charbon, les cimenteries, les aciéries ou encore les usines chimiques. Le principe consiste à traiter les fumées qui contiennent du CO2 pour rejeter des fumées avec une teneur en CO2 la plus faible possible.

 

  1. Les fumées passent par un solvant, ou par un solide sur lequel les molécules de CO2 s’accrochent : on parle d’absorption. 
  2. Le solvant ou le solide est regénéré, c’est-à-dire, séparé du CO2, par chauffage.
  3. Le solvant ou le solide peut ensuite être réutilisé. 
  4. Le CO2 pur est liquéfié, prêt à être transporté et stocké de façon permanente.
     

La dernière étape est le stockage du CO2 de façon permanente dans le sous-sol terrestre ou océanique.

 

En 2050, dans un scénario Net Zero, quelques milliards de tonnes de CO2 seront captées, et plus de 90% seront stockées dans des structures géologiques pour des milliers d’années. Ces structures géologiques peuvent être des anciens gisements d’hydrocarbures ou des cavités salines. Elles sont présentes à la surface de la terre en quantité suffisante mais ne sont pas réparties de manière équitable.

 

En France, par exemple, plusieurs lieux de stockage ont été identifiés. Ils permettraient de stocker 1 Gt de carbone au total, selon un chiffre approximatif, ce qui serait suffisant pour plusieurs années. Le chiffre exact reste encore à déterminer.

L’utilisation du CO2 à des fins industrielles est aussi envisagée, mais dans une moindre mesure. En effet, la quantité de CO2 captée sera bien supérieure à la demande. D’une part, certains usages actuels sont amenés à disparaître, comme l’injection du CO2 dans des puits de pétrole pour augmenter leur rendement, ce qui est pourtant le premier usage du CO2 dans le monde aujourd’hui ; d’autre part, d’autres usages devraient perdurer, comme l’usage du CO2 pour la fabrication d’urée, ou dans l’industrie agroalimentaire. Quelques nouvelles activités se développent et utilisent du CO2 comme la production de e-carburant, qui produit du kérosène de synthèse à partir d’hydrogène et de CO2. Au total, l’utilisation du CO2 ne permet pas de le stocker pendant des durées suffisantes, puisqu’il est souvent relâché lors de l’utilisation du produit. Par exemple, au moment de la combustion d’un e-carburant, le CO2 est relâché dans l’atmosphère.

L’élimination de carbone dans l’air – une méthode pour obtenir des émissions négatives

 

Comment retirer du carbone de l’atmosphère ? La nature réalise naturellement ce qu’on souhaite réaliser, par la photosynthèse, mais avec deux limites. Premièrement, les terres fertiles sont limitées à la surface du globe, et sont en compétition avec l’agriculture pour nourrir la population toujours plus nombreuse. Deuxièmement, la végétation n’est pas une forme de stockage permanente pour le carbone. En effet, la matière végétale est soumise à des risques, comme les incendies, qui entrainent la libération du carbone stocké. De plus, naturellement, la matière organique se décompose et finit par relâcher le carbone qu’elle a stocké. Les puits de carbone que sont les forêts ont donc un rôle à jouer pour nous aider à compenser les émissions résiduelles, mais on ne peut pas compter uniquement sur cette technique. D’autres techniques, que l’homme peut contrôler et qui permettent un stockage permanent du carbone, existent.

 

  • DACCS – Direct Air Carbon Capture & Storage
    La 1ère technique consiste à réaliser de la CCS directement dans l’air, ce qui est plus compliqué que dans les fumées en sortie d’usines qui sont 500 à 2000 fois plus concentrées. Cela permet néanmoins de réduire la quantité de CO2 déjà présente dans l’atmosphère.En raison de la faible concentration de l’air en CO2, il faut faire passer beaucoup d’air par le solvant absorbeur, et cela se fait en brassant l’air avec des ventilateurs. Alimenter ces ventilateurs et chauffer le solvant pour le regénérer demandent beau-coup d’énergie et donc coûte aujourd’hui très cher.

 

  • BECCS – Bio-energy & Carbon Capture & Storage
    Cette technique repose sur un cycle en plusieurs étapes.
  1. La végétation capte du carbone dans l’air par photosynthèse.
  2. La matière organique est utilisée pour alimenter une centrale électrique au pellet de bois, ou de biogaz.
  3. Les fumées sortant de la centrale sont traitées avec un dispositif de CCS
  4. Le carbone est enfoui de façon permanente.


Cette technique permet au total d’avoir des émissions négatives de carbone, avec plus de carbone capté puis enfoui que de carbone émis au fil des étapes. 

 

  •  Biochar
    Au lieu de laisser la matière organique se décomposer et libérer le carbone capté par photosynthèse, on peut réaliser une pyrolyse de la matière organique, c’est-à-dire brûler en absence d’oxygène les végétaux pour produire un composé solide, riche en carbone et stable. Ce charbon naturel est ainsi désigné sous le terme de « biochar ». Il peut être épandu dans les champs et permet d’améliorer les propriétés du sol, en plus d’être une forme de stockage du carbone.

 

Le développement des techniques de captage dans le monde

 

Progression du secteur

 

Les annonces de projets sont en forte hausses depuis 2021 selon la base de données de l’AIE recensant tous les projets de CCS dans le monde. Si on compte la capacité de tous les projets de CCS annoncés avec une date de mise en opération d’ici 2030, on atteindrait 450 Mt de CO2 captées par an en 2030. C’est une grande avancée, comparé aux 65 Mt captées aujourd’hui, mais cela reste loin de l’objectif initial de 1030 Mt par an à cette date. Par ailleurs, ce chiffre est très largement en-deçà des objectifs d’un scénario Net Zero 2050 qui demanderait environ 6000 Mt par an en 2050. De fait, la moitié de ces projets n’ont pas encore atteint le stade de décision finale d’investissement, et ne sont encore que des annonces.

En 2023 – 65 Mt/an de CO2 capté

 

Aujourd’hui, le traitement du gaz naturel est le secteur où la mise en place de la capture carbone est la plus avancée (51% des projets). Le destin du CO2 capté est principalement d’améliorer les rendements des puits de pétrole (80% des projets).

 

En matière de quantité, on capte 65 Mt/an de CO2 en 2023, soit moins de 0,2% des émissions de CO2 d’origine humaine. Une goutte d’eau dans l’océan de nos émissions. Mais le secteur est en train d’évoluer, connaissant un regain d’intérêt grâce au rôle que la CCS pourrait jouer dans la transition énergétique.

En 2030 – 450 Mt/an de CO2 capté

 

Au rythme actuel, on capterait 450 Mt de CO2 par an. En outre, la répartition géographique serait beaucoup plus variée, tout comme la diversification des secteurs. Enfin, la destination finale du CO2 serait différente : de près de 80% du carbone capté utilisé pour l’amélioration du rendement des puits de pétrole (EOR), on passerait à plus de 70% de CO2 stocké dans des structures géologiques.

Écart par rapport aux différents scénarios de l’AIE

 

Comparaison de la place de la capture carbone dans les différents scénarios de transition

 

La CCS est plus ou moins prise en compte dans les différents scénarios de l’AIE. Son coût élevé entraîne une différence très importante entre les actions prises (scénario STEPS*) et les ambitions climatiques mondiales (NZE*). La différence est très marquée en 2050, avec un facteur 13 entre les scénarios STEPS et NZE.

Comparaison des projets de CCS dans le monde par rapport aux différents scénarios

 

Sur quelle trajectoire sommes-nous ? Les projets de CCS opérationnels aujourd’hui dans le monde permettent de capter 65 Mt de CO2. Ce chiffre devrait être multiplié par 15 d’ici 2030 pour atteindre l’objectif fixé par le scénario NZE (1030 Mt). Cela équivaut à une augmentation de 48% par an. Ce chiffre semble très important, à titre de comparaison, la technologie solaire qui se déploie à une vitesse élevée a augmenté de 26% entre 2021 et 2022, selon l’AIE. En ce qui concerne la CCS, en regroupant tous les projets annoncés, on obtient une quantité de carbone captée supérieure au scénario STEPS pour 2030, du même ordre de grandeur que le scénario APS* (engagements de tous les pays respectés) mais plus de 2 fois inférieure au scénario Net Zero.

 

Si l’on retire de cette liste les projets qui n’ont pas atteint une décision finale d’investissement, on obtient un chiffre d’environ 200 Mt de CO2 captées par an, ce qui est encore très loin de l’objectif de 1030 Mt de CO2 captées en 2030, d’une trajectoire Net Zero 2050.

La question du modèle économique

 

Le coût est le point le plus bloquant. Il empêche le développement de cette technologie, et c’est la raison pour laquelle elle n’est que peu prise en compte dans un scénario économiquement viable. La filière cherche encore son modèle économique.

 

Chaîne de valeur

La chaîne de valeur est aujourd’hui très fortement intégrée et historiquement dominée par les pétrogaziers, possédant les technologies (forages, traitement de gaz) et pouvant faire un usage industriel du CO2 (EOR). Ce modèle était adéquat pour aider la capture carbone à faire ses premiers pas. Néanmoins, les investissements initiaux étaient élevés et l’ensemble de la chaîne de valeur était maîtrisé par des acteurs isolés. Une évolution vers un modèle de plus en plus fragmenté est en cours, ce qui permet à des nouveaux acteurs d’entrer sur le marché.

 

Les différentes propositions sont :

 

  • Vente de module de capture carbone prêt à l’emploi
  • Capture du CO2 par l’émetteur et vente de crédit carbone
  • Vente d’un service de transport et stockage du CO2

     

    Une interaction forte entre ces acteurs se ferait grâce à la mise en place de hubs. Cela présente l’avantage de diminuer les coûts par effet d’échelle. Par exemple, un petit émetteur pourrait capter le carbone de ses fumées et reposer sur un tiers pour le transport et le stockage. Toutes les émissions de plusieurs émetteurs agrégés au sein d’un hub permettraient de traiter le CO2 et le stocker de manière efficace.

     

    Coûts

     

    Le coût est principalement lié à la capture du carbone et corrélé très fortement à la concen-tration en CO2 des fumées traitées. Le coût du transport et du stockage est, lui, bien plus faible.

Revenus

 

La mise en place d’un système de captage du carbone coûte cher et, pour un développement à grande échelle, la principale question est l’identification de sources de revenus.

 

  • Les marchés carbone ou système d’échange de quotas d’émissions sont des outils réglementaires, définis par des politiques publiques par un plafond d’émissions par secteur. Les participants au marché peuvent alors acheter ou vendre des quotas selon la différence entre leurs émissions et les objectifs décidés. Le premier marché de ce type est le marché européen, créé en 2005 avec près de 36% des émissions de l’UE couvertes. Il a permis de rapporter 40 milliards d’euros en 2022. Sur ce marché européen, le prix est en forte croissance, et atteint une moyenne de 80 dollars par tonne de CO2, ce qui est au-dessus du coût de financement de la capture d’une tonne de CO2 par de nombreuses techniques de CCS à la source. La dynamique est positive, avec de plus en plus d’émissions couvertes. En-dehors de l’UE, on voit aussi davantage de pays mettre en place des marchés du carbone. En revanche, si on regarde dans sa globalité, environ 20% seulement des émissions mondiales sont couvertes par un tel marché et donc la quantité de carbone à acheter ou vendre est limitée pour le moment. De plus, dans certains pays, les prix sont très bas.

 

  • Les marchés volontaires du carbone correspondent à un mécanisme d’échange de crédits-carbone. L’aspect volontaire de ce marché et le manque de réglementations lui valent des critiques. S’ajoute à cela la question de la validité éthique de la possibilité d’acheter des « droits à polluer » sans un encadrement international précis. Toutefois, il permet de financer la mise en place de technologies de captage de carbone dans l’air, qui en ont besoin.

 

  • La vente directe du carbone à un tiers : cette source de revenus est limitée par la demande, bien inférieure à l’offre d’ici 2050, même si de nouveaux usages apparaissent.

 

  • Un premium vert sur le prix de vente : le consommateur est prêt à payer plus pour un produit décarboné, ou du moins plus décarboné que son concurrent. Mais il est difficile d’estimer la propension exacte d’un développeur à payer plus pour du ciment bas carbone ou de l’acier bas carbone par exemple.

 

  • Des aides publiques : les entreprises auront besoin d’aides publiques comme des réductions d’impôts ou des subventions directes, faute de création de valeur. Des mécanismes sont déjà en place. Par exemple, aux Etats-Unis, l’IRA en 2022 a fixé un crédit d’impôt (45Q Tax Credit) de 85$/t CO2 pour du carbone capté à la source, et jusqu’à 180$/t CO2 pour du carbone capté dans l’air. En Europe, plusieurs fonds sont mis en place pour financer et aider l’innovation dans la CCS. (Horizon Europe, Innovation Fund, Connecting Europe Facility).

 

Qui doit mettre en place de la CCS ?

 

Identifier les industries avec des émissions résiduelles incompressibles permet de mettre en lumière quels pourraient être les clients les plus intéressés par cette technologie. Cette analyse permet de mettre en évidence notamment les cimenteries, les usines chimiques et les aciéries. Ces industries possèdent des émissions de CO2 intrinsèquement liées aux processus de production. Par exemple, dans la fabrication du ciment, la première étape consiste à décarbonater le calcaire, afin de le transformer en oxyde de calcium, qui libère mécaniquement une molécule de CO2. Capter ce CO2 et l’enfouir de façon permanente est la seule solution pour décarboner totalement le ciment. C’est le cas aussi des aciéries, qui émettent du CO2 lors de la réduction du minerai de fer. Capter le CO2 lors de cette étape est donc l’une des options envisagées.

Conclusion

 

Le captage du carbone à la source ou dans l’air est une mesure clé pour respecter l’objectif des accords de Paris de rester sous la barre des +2°C par rapport à la température préindustrielle. La technologie de captage dans des fumées concentrées existe depuis de nombreuses années : elle est maîtrisée par les pétrogaziers grâce à leur connaissance en forage et en chimie. Le prix est actuellement proche du prix du carbone en Europe, ce qui rend cette technologie viable, mais pas de manière systématique. Appliquée à certaines industries, le prix est trop élevé, et dans certains pays, le prix du carbone est encore trop faible. Pour ce qui est de l’élimination de carbone dans l’air, que ce soit par DACCS ou BECCS, les prix sont encore très élevés, plus de 10 fois supérieurs au prix actuel du carbone. Pourtant, leur intérêt est pointé du doigt par le GIEC. Le prix du carbone, sous forme de quotas ou de taxe carbone est la clé de voûte de cette technologie.


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Article rédigé en date du 30 septembre 2024. Communication publicitaire. Ce document n’a pas de valeur précontractuelle ou contractuelle. Il est remis à son destinataire à titre d’information. Les analyses et/ou descriptions contenues dans ce document ne sauraient être interprétées comme des conseils ou recommandations de la part de Lazard Frères Gestion SAS. Ce document ne constitue ni une recommandation d’achat ou de vente, ni une incitation à l’investissement. Ce document est la propriété intellectuelle de Lazard Frères Gestion – S.A.S au capital de 14.487.500€ – 352 213 599 RCS Paris 25, RUE DE COURCELLES – 75008 PARIS. Numéro d’agrément AMF : GP-04000068.

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